"Je suis rentré chez moi mais ne pus dormir, ça chantait d’amitié et il y avait des coquelicots en fleurs. J’aime les coquelicots à cause du nom qu’ils portent, co-que-li-cots. C’est gai et il y a même là-dedans des rires d’enfants heureux. J’ai souvent ainsi des moments d’orchestre intérieur, avec danses et légèreté, encouragement des violons et gentillesse populaire, à l’idée de toutes les richesses amicales qui m’entourent, des trésors enterrés qu’il suffit de découvrir, les deux millions d’îles aux trésors, baignées par le grand fleuve Amour. Les gens sont malheureux parce qu’ils sont pleins à craquer de bienfaits qu’ils ne peuvent faire pleuvoir sur les autres pour cause de climat, avec sécheresse de l’environnement, chacun ne pense qu’à donner, donner, donner c’est merveilleux, on crève de générosité, voilà. Le plus grand problème d’actualité de tous les temps, c’est ce surplus de générosité et d’amitié qui n’arrive pas à s’écouler normalement par le système de circulation qui nous fait défaut, Dieu sait pourquoi, si bien que le grand fleuve en question en est réduit à s’écouler par voies urinaires." (p.137)


Ou encore, plus prosaïquement :

"On disait jadis que les murs ont des oreilles qui vous écoutent, mais c’est pas vrai, les murs s’en foutent complètement, ils sont là, c’est tout." (p.139)


 Extraits de Gros-Câlin, Emile Ajar, Editions Mercure de France, 1974